Le 6 août dernier, David, 29 ans, se rend chez ses parents pour chercher sa fille, dans le XIXe arrondissement. Le voyant porter la kippa, deux hommes le suivent dans l’immeuble et prennent avec lui l’ascenseur ; une fois arrivés à l’étage, ils l’agressent en le traitant de sale juif. Son père le découvre plus tard sans connaissance dans la cage d’escalier, portant des traces de strangulation et de multiples contusions. Ce fait divers s’inscrit dans un contexte de recrudescence de l’antisémitisme, qui nous affecte particulièrement en tant que chrétiens, tant la responsabilité historique de notre Église est lourde en ce domaine : durant des siècles, les Juifs ont été qualifiés de peuple déicide et soumis à une culture du mépris. Depuis la déclaration « Nostra aetate  » de Vatican II, non seulement l’Église rejette cet antijudaïsme, mais elle reconnaît la primauté d’Israël dans le dessein de Dieu.

Dès les débuts du christianisme, Paul, brûlé par la question du salut des juifs, ses frères selon la chair [Rm 11,13-15], a mis en garde les païens devenus chrétiens contre la tentation de rejeter Israël. Après avoir dit dans la première partie de l’épître aux Romains, qu’il n’y a pas de salut en dehors de Jésus-Christ, il affirme à présent que leur refus du Christ ne remet pas en cause leur élection. Si l’ouverture du salut aux païens a conduit à la mise à l’écart d’Israël, à l’exception d’un petit reste, l’amour de Dieu pour son peuple reste entier, car ses dons sont irrévocables. Non seulement le choix de Dieu n’est pas remis en cause, mais au contraire, leur endurcissement de cœur permettra à Dieu de révéler sa miséricorde : si la mise à l’écart des Juifs a permis la réconciliation des païens, que ne fera pas alors leur réintégration ! Ce sera une résurrection d’entre les morts !

De même que le scandale de la Croix est devenu offre de salut pour toute l’humanité dans la Résurrection du Christ, de même le scandale de la non reconnaissance du Messie par son peuple permettra la manifestation de l’universelle miséricorde de Dieu à l’heure de sa réintégration. Dès à présent, Dieu concilie l’élection d’Israël avec l’exercice de sa justice en étendant à tous les hommes la miséricorde dont bénéficiera son peuple. Et Paul de conclure magistralement : Tous, juifs et païens, sont enfermés dans la désobéissance pour être tous objets de la miséricorde !

Jésus et la Cananéenne, Mattia Preti

Dans l’évangile, Jésus affirme avec vigueur la primauté d’Israël : une femme païenne le suit en criant « prends pitié de moi, Seigneur, fils de David. » Matthieu la désigne comme étant Cananéenne et non pas syro-phénicienne comme chez Marc, soulignant ainsi combien cette femme est loin du peuple élu. La terre de Canaan est le symbole d’un monde privé de la bénédiction divine depuis que Noé a maudit Canaan, son petit-fils, en raison du crime de son père Cham. Cette Cananéenne, accablée par la malédiction d’une possession démoniaque qui aliène sa fille, vient chercher secours auprès de celui qu’elle reconnaît comme « fils de David ». Elle lui demande à grands cris de délivrer sa fille de cette malédiction. Son attitude se heurte d’abord au silence de Jésus, qui semble l’ignorer complètement, puis à l’agacement des disciples qui suggèrent au Maître de la renvoyer. Tombe alors comme un couperet cette réponse que la Cananéenne ne peut manquer d’entendre : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »

Loin de se décourager, la femme affirme qu’en se nourrissant des miettes qui tombent de la table, les petits chiens ne privent en rien les enfants de leur pain. Jésus magnifie la foi de cette femme, car elle reconnaît que les brebis perdues d’Israël doivent être les premières bénéficiaires de sa miséricorde. Paradoxalement, il exauce alors sa prière, non pas en lui donnant des miettes, mais en lui accordant la pleine délivrance de sa fille. Le salut advient dans la foi au Fils de Dieu, qui a pris chair dans la lignée de David afin d’accomplir les promesses faites aux Patriarches ; aujourd’hui comme hier, les brebis perdues de la maison d’Israël occupent la première place dans le cœur de Dieu. A l’heure où surgissent de nouvelles formes de paganisme au sein de sociétés autrefois chrétiennes, la fidélité de Dieu envers le peuple de la première alliance permet d’espérer le salut de tous en Jésus-Christ par-delà nos infidélités. Le don de son Fils pour le salut du monde est irrévocable. Notre foi en l’universelle miséricorde de Dieu, quoiqu’il en soit de nos errements et de nos refus, est dès à présent résurrection d’entre les morts.

Fr. Olivier - (couvent d’Avon)