Textes liturgiques (année A) : Is 9, 1-6 ; Ps 96 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 1, 57-66

Le mystère de cette sainte nuit nous invite au recueillement, à la contemplation, au silence. La grandeur même de l’événement qui y est commémoré est impossible à décrire avec des mots humains, et il semble qu’on ne puisse en parler qu’à Dieu, dans le secret d’une prière silencieuse. Noël, disait le pape saint Léon, il est aussi difficile d’en parler dignement qu’il est impossible de n’en rien dire. C’est quand nous verrons le Christ face à face dans l’au-delà que nous comprendrons, jusque dans leur origine, les voies profondes et les mystères éternels de son Incarnation. Quel bonheur ce sera ! Nous croyons qu’un fait sans précédent, exceptionnel et décisif, s’est accompli dans la suite immense et confuse de l’histoire de l’humanité. L’amour infini s’est inséré dans la trame de la vie humaine. La Parole profonde et ineffable de Dieu s’est exprimée en parole humaine, elle s’est faite Evangile. De cette Bonne Nouvelle de Noël, évoquons trois aspects principaux qui peuvent être classés dans trois périodes de l’histoire de l’Eglise.

Première période.

Pendant les trois premiers siècles du christianisme, Noël n’avait pas une célébration liturgique propre. C’est en l’an 330 que l’empereur Constantin décréta pour la première fois la fête de la Nativité du Christ. Elle remplaçait la fête païenne de la naissance du Soleil invincible, que l’empereur Aurélien avait instituée à Rome quelque 500 ans auparavant . Nous avons chanté le psaume responsorial : « Chantez au Seigneur un chant nouveau, et bénissez son nom, de jour en jour proclamez son salut. » Saint Augustin lisait : « Annoncez le Jour venu du Jour, son salut. Qu’est-ce que le Jour venu du Jour sinon le Fils venu du Père, la Lumière venue de la Lumière ? C’est ce Jour-là qui a engendré ce Jour-ci, Jour né en ce jour de la Vierge Marie. » Les paroles de tendresse ne manquent pas dans cette littérature magnifique des pères de l’Eglise. « Les larmes de cet enfant en pleurs lavent mes fautes, » dit saint Ambroise. Et saint Augustin ajoute : « Le Verbe qui était au commencement est né pour que nous renaissions. La Vierge est grosse de l’Incarnation du Christ. Que nos cœurs soient gros de notre foi en lui. La Vierge a donné naissance à notre Sauveur. Qu’en notre âme naisse la miséricorde, qu’en elle naisse aussi la louange. Elle passe, la nuit dans laquelle brillent, pour nous guider, les lampes des Écritures ; il viendra, ce Jour que chante le psaume : “Au matin, je me tiendrai à tes côtés et je te contemplerai”. » Ce qui est mis en valeur dans la naissance du Christ c’est sa divinité. Jésus est le Soleil Divin, le Soleil de l’Amour.

Deuxième période.

Giotto, Saint François et la crèche

Au Moyen-âge la piété est caractérisée par l’attraction envers l’humanité du Christ. La théologie éclaire la personnalité humaine du Sau¬veur, une affectivité plus grande caractérise Noël. La scène de la crèche déjà esquissée par saint Luc s’impose et fait la joie des enfants et des familles, des pauvres et des Saints. Qui peut oublier que c’est dans la nuit de Noël 1223 à Greccio, que saint François a mis dans une grotte un bœuf, un âne, un peu d’avoine, composant ainsi la première crèche où il ne manquait que les personnages de l’Evangile ? La messe a ensuite été célébrée près de la grotte. Nous en avons entendu le récit durant la vigile. Pour donner Dieu aux hommes, celui qui était Dieu s’est fait homme, il a voulu devenir lui-même ce qu’il a créé. C’est pourquoi la ressemblance avec le Christ commence avec la ressemblance à son enfance, une ressemblance vivifiée par une communion intérieure avec Marie, la Mère de Dieu. Carmes et franciscains, dominicains et servites, issus de cette période médiévale, se placent dans le giron de la Vierge Marie, pour refléter son image dans le monde et faire honneur à l’humanité du Christ qui manifeste pleinement l’homme à lui-même.

Troisième période

La dévotion à l’enfance du Christ, berceau de l’enfance spirituelle, marque la troisième période. Elle s’est épanouie au Carmel par deux voies : la voie espagnole de Thérèse d’Avila et la voie française du cardinal de Bérulle. Thérèse d’Avila avait un profond amour pour l’Enfant Jésus honoré comme le fondateur de chaque nouveau monastère. Plusieurs chants de Noël qu’elle a composés sont parvenus jusqu’à nous et les Carmélites préparent la fête de Noël avec la procession des auberges : la statuette de l’Enfant Jésus passe de cellule en cellule comme si de nouveau la sainte Famille cherchait refuge dans l’auberge. Sa jeune infirmière Anne de Saint-Barthélemy, dans son Autobiographie, place l’Enfant Jésus au cœur même de sa vocation. Enfant, elle garde les troupeaux : «  Et souvent venait l’Enfant Jésus, il s’asseyait sur mes genoux et je le trouvais là quand je revenais à moi. »

C’est vraisemblablement au contact des Carmélites espagnoles que Pierre de Bérulle trouvera dans l’enfance de Jésus l’inspiration de sa théologie. Au cours de son voyage en Espagne en 1604, il avait rencontré le Frère François de l’Enfant-Jésus et lui avait confié le projet de la fondation du monastère des Carmélites de Paris. Peu de temps après, le Frère convers lui dira : « L’Enfant Jésus veut que vous ayez de bonnes religieuses. » Dans son enseignement Bérulle met en lumière la séduction de l’enfance de Jésus faite de tendresse : « rien de plus tendre, de plus doux et plus suave qu’un enfant » ; de privation : « un enfant ne fait la plupart de ses actions, même nécessaires, que par dépendance d’autrui » ; et d’intériorité : « Toute la vie de son enfance était intérieure en compagnie de Dieu. Que notre vie aussi soit intérieure en sa compagnie ! »

Nous contemplons l’Enfant Jésus pour adhérer à l’enfance spirituelle où tout n’est que disponibilité selon la parole paradoxale de Jésus : « Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » Dans les “Dialogues des Carmélites”, Bernanos met sur les lèvres de la mère Prieure, dont la mort est imminente, cette confidence : « Une fois sortie de l’enfance, il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit on rencontre une autre aurore. Suis-je redevenue enfant ?  »

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus qui reçut la grâce de [sa] complète conversion quand Jésus la rendit forte et courageuse en la nuit de Noël, nous enseigne à « naviguer sur la mer orageuse du monde avec l’abandon et l’amour d’un enfant qui sait que son Père le chérit et ne saurait le laisser seul à l’heure du danger. » Retenons ces paroles : l’abandon et l’amour. Qu’est-ce que l’abandon ? L’abandon c’est agir avec confiance, surtout dans les moments difficiles quand on se sent faible, sans désirs ni vertus. C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’amour. L’abandon confiant est l’unique chemin qui conduit à l’amour consumant et transformant de Jésus.

Puisque Jésus veut que nous soyons de grands saints, de grandes saintes , il est bon de joindre aux qualités thérésiennes que je viens de nommer, deux vertus que Jean de la Croix attribue à l’âme unie avec Dieu : le courage et l’audace. Quand elle s’unit avec Dieu, l’âme « se souvient de toutes les miséricordes qu’elle a reçues ; elle comprend que tout vient de Dieu seul. Elle prend courage et audace pour lui demander la continuation de la divine union spirituelle. » Demandons à Jésus l’audace d’une charité qui ne se décourage jamais. Demandons-lui le courage de la sainteté.

Pour nous apprendre à vivre dans le temps présent de manière raisonnable avec justice et piété, à nous qui espérons avec bonheur sa venue dans la gloire , voilà les cadeaux de l’Enfant Dieu : la confiance et l’amour, le courage et l’audace.

Fr. Philippe de Jésus, ocd - (couvent d’Avon)