Textes liturgiques (année C) : Rm 1, 16-25 ; Ps 18a (19) ; Lc 11, 37-41

« On était déjà au milieu de la semaine de la fête des Tentes. » Les Juifs célèbrent cette semaine la fête des Tentes, Souccot qui a commencé samedi soir et s’achèvera dimanche prochain au matin. Nous n’ignorons pas que Teresa de Ahumada avait un grand-père juif, Juan Sanchez, contraint de quitter Tolède parce que l’Inquisition l’avait condamné avec sa famille pour avoir « judaïsé », comme un marrane, c’est-à-dire un nouveau chrétien qui pratique secrètement le judaïsme. Rappelons que les Juifs avaient été contraints en 1492 de faire le choix entre se convertir ou quitter le pays où régnaient les rois très catholiques Isabelle et Ferdinand soucieux d’assurer l’unification religieuse après l’unification territoriale enfin achevée de la Reconquista, la reconquête des territoires dominés par les musulmans pendant près de 8 siècles, de 722 et 1492. Nous oublions parfois qu’en France les juifs ont connu au cours du Moyen-âge de multiples expulsions, dont la dernière et définitive en 1394 : à cette date il ne reste plus officiellement de juif dans le Royaume de France. Seuls subsistent hors frontières les juifs des Etats pontificaux et les juifs alsaciens. La fête des Tentes commémore la marche à travers le désert, de campement en campement quand, selon le Deutéronome, le Seigneur voulait humilier son peuple, l’éprouver et connaître le fond de son cœur, pour lui enseigner que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur (cf. Dt 8, 4 sq). Ce chemin d’épreuve, ce chemin de la connaissance de Dieu, c’est aussi celui que Thérèse de Jésus a parcouru et nous invite à parcourir : camino de perfección, chemin de perfection, chemin parfait qui nous conduit au « port de lumière  », chemin royal qui mène au ciel.

La fête des Tentes est vécue dans la tradition judaïque comme la fête de l’intimité avec le Seigneur et comme la fête de l’universalité. La fête de l’intimité est symbolisée par la tente, la cabane que les familles juives construisent pour y passer huit jours : elle ne comporte traditionnellement que 3 murs comme des bras ouverts prêts à embrasser. Fête de l’intimité, elle est aussi la fête de l’universalité, puisque tous, même les non juifs peuvent entrer dans cette tente ouverte à tous selon les paroles du prophète Zacharie : « Alors tous les survivants des nations qui auront marché contre Jérusalem monteront année après année se prosterner devant le Roi Seigneur de l’univers, et célébrer la fête des Tentes. » Intimité et universalité : ce sont les qualités qui décrivent la Sagesse selon les Ecritures. La Sagesse est l’intime amour pour Dieu et aussi le lieu universel de rencontre entre le peuple de Dieu et toutes les nations. « Elle est pour les hommes et les femmes un trésor inépuisable : ceux qui l’acquièrent s’attirent l’amitié de Dieu ». La fête des Tentes est placée au début de la saison des pluies et son rituel comporte une liturgie de l’eau, destinée à faire tomber la pluie selon la même prophétie de Zacharie : « Mais pour les familles de la terre qui ne monteront pas se prosterner à Jérusalem devant le Roi Seigneur de l’univers, la pluie ne tombera pas. » (cf. Za 14, 16-17)

Le 7e jour, les fidèles tenant en main le bouquet rituel composé de myrte, de saule, de palmes et d’un fruit, se rendent en procession à la piscine de Siloé. Ils chantent le cantique d’Isaïe : « Exultant de joie, vous puiserez les eaux aux sources du salut » et les psaumes 112 à 117 du Hallel (Nous les chantons les dimanches). Dans le Temple le prêtre renouvelle symboliquement le geste de Moïse faisant jaillir l’eau du rocher : il répand sur l’autel l’eau puisée à Siloé tandis que les fidèles chantent avec insistance l’invocation du psaume 117 (celle de notre Sanctus) « Hosannah », qui signifie « Seigneur, sauve vraiment », « donne, Seigneur, donne le salut. » Le dernier jour de Souccot s’appelle aussi le jour du grand Hosannah, Hosannah Rabba. L’eau, nous le savons, est le symbole que Thérèse propose pour décrire les diverses étapes du chemin de prière. « N’ayez pas peur que le Seigneur qui vous invite à boire à cette fontaine vous laisse mourir de soif… En vérité c’est un grand avantage d’avoir expérimenté avec quelle amitié et quelle tendresse il traite ceux qui vont par ce chemin. » (Chemin de perfection 1re édition Escorial CE 39,5) Ce jour-là, Jésus s’écrit : « Si quelqu’un a soif qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi comme dit l’Ecriture : des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur ». Thérèse est venue à Jésus : elle s’est unie à Lui par une divine amitié. « Restez donc aux côtés de votre Maître – écrit-elle à ses filles – bien résolues à apprendre ce qu’il vous enseigne, et il fera en sorte que vous deveniez de bonnes élèves. Il ne vous quittera pas si vous ne le quittez pas vous-mêmes. Considérez les paroles que prononce cette bouche divine : dès la première vous comprendrez l’amour qu’il a pour nous : pour un disciple ce n’est pas une mince joie que de se savoir aimé de son maître » (CE 43,4). « Il nous vient en aide et nous donne des forces ; jamais il ne nous tourne le dos ; c’est un véritable ami… Oui, bienheureux celui qui l’aime et le garde auprès de Lui. » (Livre de la vie 22,6). Pour Thérèse une communauté du Carmel - frères, moniales, laïcs - est un petit Collège où Jésus, « le maître de toute la sagesse » (CE 35,4), enseigne l’oraison qui nous fait connaître par expérience l’intimité et l’universalité de l’amour de Dieu. « O vous, qui donnez la vie à tous - s’écrie-t-elle – ne me refusez pas, à moi, cette eau si douce que vous promettez à ceux qui la veulent. Moi je la veux, Seigneur, et je la demande et je viens à vous. Ne vous cachez pas de moi, Seigneur, puisque vous connaissez ma nécessité et savez que cette eau est le vrai remède de l’âme blessée par vous. » (Exclamation 9) C’est en demeurant fidèlement auprès de lui que Thérèse est devenue la « mère des spirituels », son titre traditionnel, mater spiritualium, inscrit sur le socle de sa statue dans la basilique Saint-Pierre à Rome, mère de tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, et Paul VI a fait d’elle la première femme reconnue comme « docteur de l’Eglise » le 27 septembre 1970.

« Des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur. » De quel cœur s’agit-il ? Certes on l’entend du cœur du Christ, mais la tradition la plus répandue lit la phrase ainsi : « Celui qui croit, de son cœur jailliront des fleuves d’eau vive » : celui qui croit devient lui aussi une source où jaillit l’eau vive de l’Esprit Saint. Que notre communauté carmélitaine, que les communautés de carmes et carmélites et les fraternités séculières du Carmel soient toujours davantage une oasis où nos contemporains viennent boire une « liqueur si précieuse » (Vie 18,4) qui donne soif de rendre à Dieu amour pour amour. Oui, vraiment, avec Thérèse nous nous émerveillons : « Béni soit celui qui nous invite à aller boire à son Évangile. » (CE 31,5)

fr. Philippe Hugelé, ocd- (Couvent d’Avon)