Textes liturgiques (année A) : Ez 34, 11-12.15-17 ; Ps 22 (23) ; 1 Co 15, 20-26.28 ; Mt 25, 31-46

Voici une fête très catholique : “catho, catho” au sens où elle n’a pas d’équivalent dans les autres églises chrétiennes et où cette spécificité est brandie par certaines obédiences comme un marqueur identitaire. Elle fut, de fait, instituée en 1925 dans un contexte où il fallait défendre, contre Maurras, la primauté du spirituel (selon le titre de Maritain en réponse au “tout politique” prôné par l’égérie de l’Action Française) mais aussi affirmer, contre un laïcisme militant, les incidences sociales et politiques de la foi chrétienne. Toutefois les raisons de nos décisions, quand celles-ci sont profondes et inspirées, sont toujours plus étroites que la portée insoupçonnée de ces dernières. Les nombreuses résonances de notre fête, en dépassant largement le contexte de son instauration, illustrent cela à merveille. Avant tout, la Bible, malgré une ambiguïté originelle, est saturée du vocabulaire du royaume et de la royauté. Omniprésence et précaution à leur égard se retrouvent dans l’évangile : Jésus annonce le Royaume de Dieu mais s’éclipse quand on veut le faire Roi. Ce n’est qu’à partir de l’épisode des Rameaux et, de manière suprême, à la Croix qu’est manifesté le sens profond de cette royauté. Explorons-en la dimension cosmique et écologique, politique et sociale, spirituelle voire mystique. Chacune d’elle exprime un aspect du mystère de Jésus et nous offre des points particuliers de conversion.

Le chapitre 15 de la première épitre aux Corinthiens, et plus encore les grandes hymnes christologiques des épitres aux Ephésiens et aux Colossiens, présentent les incidences cosmiques de la résurrection du Christ. En lui et par lui, Dieu est créateur et providence mais plus encore vainqueur de la mort. La résurrection du Christ lui donne une suprématie royale sur l’univers qu’il remettra au Père quand tout sera achevé. La royauté du Christ est donc filiale et diaconale, ordonnée à la victoire de la vie. A notre tour, nous recevons en partage une vocation royale qui, avec celle de prophète et de prêtre, fait partie de notre baptême. C’est une mission de gérance au service de la vie. Laudato’si nous aide à en percevoir les implications écologiques. Les points de conversion sont donc nombreux et en communauté nous tâtonnons pour les discerner et les mettre en œuvre. Exercer la royauté n’est pas une domination mais une responsabilité. En pensant aux premières pages de la Genèse, je dirai qu’elle nous appelle aussi à la douceur.

L’évangile manifeste les dimensions sociales et politiques de la royauté du Christ mais pas du côté où, spontanément, nous irions la chercher. Le Christ est Roi, il est juge en s’identifiant aux pauvres : le Christ Roi est ainsi, non du côté des puissants de ce monde que des “plus petits”. Cet évangile n’aura pas fini de nous dérouter voire de nous tourmenter. Il manifeste l’amour universel de Dieu et appelle à la conversion de notre cœur, celle de la compassion et de la justice. Là aussi le magistère du Pape François nous stimule. Notre vocation royale, qui fait partie de notre baptême et plus spécifiquement de notre vœu de pauvreté, a une dimension de service et de fraternité car la logique d’identification n’implique pas seulement de donner aux pauvres comme si nous étions riches mais aussi de recevoir dans une communion fraternelle. Là aussi, nous avons essayé d’en partager quelque chose en chapitre communautaire afin de discerner des actions concrètes. Mais il s’agit en amont d’une conversion du cœur et du regard à la joie des béatitudes.

Fêter le Christ Roi c’est enfin l’accueillir comme roi de nos cœurs. Dans le Pater, la demande du règne est située entre celle de la sanctification du nom et de l’accomplissement de la volonté divine. La venue du Règne, c’est donc tout à la fois le reconnaitre saint et faire sa volonté. Cette demande est adressée au Père et se réalise dans le Christ, modèle et acteur de cette union. Fêter le Christ Roi, c’est donc le contempler dans sa relation au Père, faite d’humilité et de liberté, n’ayant d’autre nourriture que de faire sa volonté. Ce titre de Roi est à comprendre avec les autres titres christologiques : fils de Dieu, prêtre, berger comme nous y aident la première lecture et le psaume. Mais c’est sa Passion qui est le lieu suprême de cette contemplation. Comme le dit une hymne “nul autre trône que celui la croix, nul autre sceptre que celui d’un roseau, nul autre pourpre que celui de son sang, nul autre règne que celui de l’amour”. Accueillir le Christ Roi implique donc une conversion de notre cœur et de notre désir, celle de l’amour, celle de faire la volonté du Père et donc de mourir à soi-même. La Passion est aussi le lieu de notre conversion.

Contemplation du Christ Roi de l’univers et maitre de la Vie, pauvre et ami des petits, fils libre et soumis à son Père, conversion à la responsabilité écologique et à la douceur, à la justice et à la compassion fraternelle, à l’obéissance filiale et à l’humilité, la fête du Christ Roi comporte de larges horizons et rejoint au fond profondément ceux de nos vœux religieux et de leurs relations : la douceur et le vœu de chasteté dans notre relation avec le monde, la compassion et le vœu de pauvreté dans nos relations avec le prochain, l’humilité et le vœu d’obéissance dans notre relation avec Dieu. La fête de ce jour n’est donc pas tant la fête des étendards haut levés de certains intégralismes catholiques que celles des larges étendues, celle du salut, salut intégral qui implique notre vocation royale. C’est une fête profondément biblique voire potentiellement œcuménique. Qu’elle nous réjouisse et nous stimule en ce jour dans le désir ardent de son règne. Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)