Textes liturgiques (année A) : Ac 2,1-11 ; Ps 103(104) ; 1 Co 12, 3b-7.12-13 ; Jn 20, 19-23

Qui est celui dont, pour célébrer la présence, nous implorons, toujours et encore, la venue ? Le jour de Noël, nous écrions-nous : « Viens, Seigneur Jésus ! » ? Ferions-nous preuve, en ce jour, d’ingratitude ? C’est que l’Esprit-Saint creuse plus qu’il ne comble ou plutôt il évide tout en remplissant, il désaltère et assoiffe tout à la fois. « Père des pauvres ! », l’invoque dans son originalité le Veni sancte spiritus. Qu’est-ce à dire si ce n’est qu’il est à la fois l’ami des pauvres qui vient les soutenir mais aussi celui qui engendre à la pauvreté, car telle est la seule attitude pour recevoir le don de Dieu ?

Là est la première joie de la fête de ce jour : la gratitude pour un don immense et le consentement à un manque, l’expression d’un désir infini. Ce don est celui qui fut donné une fois pour toute à Pâques : c’est celui de la présence de Jésus qui réjouit les disciples dans l’évangile, celui de sa vie plus forte que la mort, le pardon de nos péchés qui n’ont pas le dernier mot. Telle est sa paix. Le lectionnaire exprime cela avec son sens des inclusions : en nous faisant entendre, le jour de Pâques, le discours de Pierre à la Pentecôte et, le jour de Pentecôte, en nous faisant le récit du soir de Pâque, il atteste que le don de ce jour est le salut pascal. Mais que ce don immense ne nous fasse pas des satisfaits, des gens repus ! Si l’Esprit, tout en se donnant, aiguise notre désir de le recevoir, c’est que nous ne sommes pas encore aptes à le recevoir pleinement. Parler de consentement au manque en cette période de déconfinement me semble aussi urgent que délicat, nous invitant à discerner nos vrais désirs et les grâces que nous avons reçues. Ne nous trompons ni de manque ni de don ! Si l’Esprit attise notre sens du manque et la conscience de notre incomplétude, c’est aussi pour construire la communion : une communion d’êtres repus n’existe pas.

L’Esprit-Saint, la sève de l’Eglise, en les abreuvant à la même source, fait tenir ensemble les contraires, sans pour autant uniformiser ni faire disparaitre toute aspérité ni toute discordance. L’image paulinienne du corps le dit à merveille. Autre image : vous connaissez peut-être le moine tapissier, Dom Robert de l’abbaye d’En-Calcat († 1997) qui a beaucoup représenté des oiseaux aux couleurs vives. Je connais une supérieure générale de Congrégation qui, tantôt pour se consoler tantôt pour s’émerveiller de son Institut, aimait regarder une de ses tapisseries représentant un arbre abritant une multitude d’oiseaux, tous différents, à la fois magnifiques mais aussi dépareillés voire incompatibles ! Tel est le défi de la communion qui nous invite à consentir aux contradictions et aux lois contraires qui régissent notre vie spirituelle car ainsi fait l’Esprit : il assouplit et il rectifie mais d’une droiture sans raideur et dans une souplesse sans mollesse. Il rassemble et il envoie, comme nous le voyons dans l’évangile, dans un mouvement respiratoire pour le corps tout entier, d’inspiration et d’expiration. Déconfineur, l’Esprit élargit nos frontières passant outre nos peurs, nos verrouillages, nos étroitesses ou nos mainmises… Affineur plus encore, il recentre et il approfondit.

Le récit de la Pentecôte exprime bien cette merveille et ce défi, donnant à nos oiseaux de tout à l’heure de s’entendre et de s’exprimer, faisant des tapisseries de Dom Robert une merveille sonore. Quand on lit le récit des Actes, un autre récit – un anti-récit – se fait entendre, celui de la tour de Babel. Le mouvement de ces deux textes est cependant inverse l’un de l’autre : dans un cas, une uniformité se croyant toute puissante cherche, dans un mouvement vertical, à conquérir Dieu et se voit dispersée alors que dans l’autre, une diversité parvient, grâce à Dieu, à se comprendre et, dans un mouvement horizontal, à rencontrer tous les hommes.

Là est une deuxième saveur de la joie de ce jour : comprendre et exprimer, dans sa propre langue, les merveilles de Dieu. C’est une joie symphonique où chacun est respecté tout en chantant ensemble et s’écoutant mutuellement. C’est une joie catholique qui conjugue le singulier et l’universel. Oui, merveille que de chanter ensemble les merveilles de Dieu et que seul rend possible l’Esprit-Saint ! Ce dernier se présente au fond comme l’agent des missions impossibles. On l’a également appelé le « discret de Dieu ». Faut-il parler d’agent secret ? A l’instar des gens discrets, on risque à son égard ingratitude ou bavardage. Honorer ce grand oublié, ce n’est pas tant en effet parler de lui à tout bout de champ et offusquer ainsi sa discrétion que compter sur lui effectivement ! Sa discrétion tient aussi au fait qu’il fait faire plus qu’il ne fait, ou plutôt sa manière de faire est de faire faire. Les hébraïsants y reconnaitront la forme verbale du « Hiphil » : on pourrait dire que tel est le mode de l’Esprit Saint au sens grammatical du terme. L’Esprit Saint ne parle pas mais fait parler, il ne se voit pas mais il fait voir, on ne le touche pas mais il fait que nous soyons touchés… Avant tout, comme le souligne Paul, il est celui qui fait croire : sans lui, personne ne peut confesser « Jésus est Seigneur » ! C’est lui qui fait l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique car c’est l’Esprit qui unit, qui sanctifie, qui se fait entendre partout et qui envoie.

Nous voyons là une troisième couleur de la joie de ce jour, celle de se laisser conduire, celle des fils de Dieu comme le dit aussi Paul : « ceux-là sont fils de Dieu qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu ». Père des pauvres qui nous donne la joie de discerner, d’accueillir et de désirer les dons de Dieu ; sève de l’Eglise qui abrite les drôles d’oiseaux que nous sommes en composant avec la singularité de nos ramages et de nos plumages et qui nous donne la joie de la communication spirituelle (chanter les merveilles de Dieu est bien le plus beau de nos ramages) ; agent discret, agent secret de Dieu qui donne la joie de nous laisser conduire par lui et devenir Fils de Dieu : à nous de l’accueillir, de l’écouter, de le respirer, de le laisser nous transformer. A nous d’y répondre et, si je puis dire, de parler l’Esprit-Saint, d’agir l’Esprit-Saint. A nous de l’implorer sans cesse car ainsi fait-il : faire désirer et faire retentir la multitude de voix dans l’Eglise. « Tu es déjà présent et déjà agissant en nos cœurs et dans l’Eglise, viens Esprit Saint ! » Amen

Fr. Guillaume, Provincial de Paris ocd - (couvent d’Avon)