Homélie ascension - 30 mai 2019

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Ac 1, 1-11 ; Ps 46 (47) ;He 9, 24-28 ; 10, 19-23 ; Lc 24, 46-53

Quand une maman, inquiète de ne pas trouver son enfant, le voit réapparaître, elle lui dit : « Où donc t’étais-tu caché ? » C’est aussi la question de « l’âme éprise du Verbe, Fils de Dieu, son Époux, désirant s’unir à lui par la claire vision … Elle se plaint de son absence : Où t’es-tu caché, Bien-Aimé ? » (Jean de la Croix, Cantique spirituel CB 1,2) Rien de ce que nous voyons ou entendons ne nous donne de le rencontrer. Invisible à tous, le Christ ne se montre plus sur nos chemins. Où apparaît-il à ceux qui le prient ? Alors nous sommes bien tentés de dire : Heureux les apôtres et les disciples qui ont marché avec Jésus sur les chemins de Galilée et de Judée, heureux ceux qui ont été regardés et aimés, heureux ceux qui ont entendu le timbre de sa voix, reconnaissable entre tous, cette voix singulière que Marie reconnaît au matin de Pâques : « Rabbouni  » - « Ne me retiens pas, car je monte vers mon Père ».

Le Seigneur s’en est allé. C’est ce départ que nous fêtons aujourd’hui. Thérèse de Lisieux écrit à la fin de sa vie : « Puisque Jésus est remonté au ciel, je ne puis le suivre qu’aux traces qu’il a laissées, mais que ces traces sont lumineuses, je n’ai qu’à jeter les yeux dans le saint Évangile. » (Ms C 36v°) Eh bien, que nous enseigne l’évangile sur son départ ? Quelles sont les traces de son passage ?

Saint Luc est le seul à nous avoir donné une description de l’Ascension. Il l’a fait à travers deux récits, que nous venons d’écouter, l’un à la fin de son évangile et l’autre au début du livre des Actes des Apôtres. Les deux ne sont pas totalement concordants et ne permettent pas de reconstituer une description historique des faits. Le but de Luc n’est pas de décrire l’événement mais de donner un enseignement spirituel et théologique. Arrêtons-nous à l’évangile que nous venons de lire. Lorsque les deux disciples d’Emmaüs reviennent à Jérusalem en grande hâte, ils y trouvent les Onze et leurs compagnons et compagnes montés de Galilée à Jérusalem pour la Pâque. Soudain Jésus vient au milieu d’eux et leur adresse les paroles que nous venons d’entendre. Il leur rappelle les prophéties sur la mort et la résurrection du Messie et il les appelle à en être témoins. Puis il les « emmena au-dehors jusque vers Béthanie ». Le texte est fort, plus encore que notre traduction. Jésus les sort [de Jérusalem], il les conduit dehors, hors de la ville, jusque vers Béthanie. Là il les bénit, et tandis qu’il les bénit « il se sépara d’eux ». Trois actions de Jésus nous disent ce que le mystère de l’Ascension nous fait vivre : sortir, bénir, se séparer.

Sortir : l’Ascension est une invitation à sortir. La Bonne Nouvelle de la Résurrection nous fait sortir de nos maisons et de nos églises dans la rue « pour proclamer la conversion à toutes nations en commençant par Jérusalem. » C’est le précepte missionnaire. Luc raconte dans le livre des Actes des apôtres comment ce programme énoncé par Jésus, le Vivant, se réalise sous la conduite de l’Esprit Saint. Le pape François nous y invite dans l’exhortation Christus vivit (163-164) adressée aux jeunes et à tous les fidèles : « Si seulement tu vivais toujours plus cette “extase” de sortir de toi-même pour chercher le bien des autres jusqu’à donner ta vie. Une rencontre avec Dieu prend le nom d’“extase” lorsqu’elle nous sort de nous-mêmes et nous élève, captivés par l’amour et la beauté de Dieu. Mais nous pouvons aussi être sortis de nous-mêmes pour reconnaître la beauté cachée en tout être humain, sa dignité, sa grandeur en tant qu’image de Dieu et d’enfant du Père. L’Esprit Saint veut nous stimuler pour que nous sortions de nous-mêmes, embrassions les autres par amour et recherchions leur bien. » Bénir : Jésus « levant les mains, les bénit ». Nous vivons chaque jour de cette bénédiction du Seigneur. Tout baptisé est appelé à être une bénédiction et à bénir (CEC 1669) et la bénédiction exprime le mouvement de fond de la prière chrétienne (CEC 2626). En lisant les œuvres de sainte Thérèse d’Avila nous sommes frappés par le refrain qui scande sa vie, ses lettres, ses écrits plus de 300 fois : « Sea por siempre bendito » : Qu’il soit pour toujours béni. Sommes-nous des hommes et des femmes qui bénissent ? Chaque fois que nous disons la prière du Notre Père nous faisons « monter de notre cœur sept bénédictions » (CEC 2803). Notre existence se déroule-t-elle dans un heureux climat de bénédiction ? Se séparer : « Jésus se sépara d’eux et il était emporté au ciel ». Durant sa vie terrestre Jésus a toujours présent à l’esprit son départ. Il fait tout pour préparer ses disciples à l’absence qui sera l’achèvement de sa venue. Après ses miracles, ses discours et ses guérisons, il s’esquive, il s’en va, il se dérobe. Rappelons-nous l’entrée triomphale à Jérusalem. La foule chante : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. » Mais la fin du récit dit : Jésus « les quitta et se cacha loin d’eux » (Jn 12, 13.36). Celui qui vient est aussi celui qui s’en va. « Je m’en vais et je viens vers vous » (Jn 14,28). La disparition de Jésus est essentielle à son mystère. Si je n’éprouve pas son absence, je ne peux pas savoir ce qu’est sa venue. C’est pourquoi notre amitié avec Jésus est toujours une mise à l’épreuve. Le désir que nous avons de lui est le signe même de sa présence qui sans cesse nous échappe. L’incessante disparition du Seigneur est le moyen par lequel s’exprime notre confiance en lui. Sortir, bénir, se séparer. Secret de la joie parfaite. Lorsque se réalise le départ de Jésus, nous nous attendrions que les apôtres soient déconcertés et tristes. Au contraire, « ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu. » La joie du Ressuscité les envahit. L’Ascension de Jésus auprès du Père et notre entrée dans sa joie ne forment qu’un seul mystère. La lettre aux Hébreux le nomme « un chemin nouveau et vivant que Jésus a inauguré » quand « il est entré dans le ciel même afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu ». La petite Thérèse l’exprime dans la toute dernière phrase de son testament offert à sa prieure Marie de Gonzague en juin 1897 : « Je m’élève à lui par la confiance et l’amour. » (C 37) Chers amis, voilà les fruits spirituels de l’Ascension, la nôtre avec Jésus. La confiance et l’amour nous élèvent dans les bras de Jésus. Ils sont l’œuvre du désir, l’élan de l’espérance. « Continuons sans fléchir d’affirmer notre espérance car il est fidèle celui qui a promis, » Jésus qui nous dit : « Je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis ».

Fr. Philippe Hugelé, ocd Avon - ([https://www.carmes-paris.org/couvent-davon/])
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