Dans un contexte historique [1] , Isaïe demande au roi Acaz de demander à Dieu un Signe attestant qu’Il interviendra et le sauvera de ses ennemis. La raison du refus du roi reste pour nous assez obscure. Mais cette attitude (d’orgueil spirituel, pourrait-on dire) est providentielle, car elle permet à Dieu de donner Lui-même un signe, qui est en même temps une prophétie. En effet, au-delà de la naissance de cet enfant royal (destiné à Acaz, pour assurer la succession dynastique) qui portera le nom symbolique d’Emmanuel (« Dieu avec nous »), c’est finalement Jésus-Christ qui est annoncé. Car c’est Lui, en fait, le véritable « Dieu avec nous » annoncé par Isaïe ; et donc, c’est Marie, concrètement, qui est la femme enceinte de « ce vrai Emmanuel »… Par conséquent, un Sauveur, dont l’action débordera les frontières d’un peuple particulier (Israël) nous est annoncé. Il sera le Sauveur de tous les hommes, et non de certains hommes contre d’autres hommes, non d’un seul peuple contre d’autres nations. En ce sens, nous pourrions dire, en reprenant l’expression de la Veillée pascale [2] : « Heureux refus d’Acaz qui nous a valu une bonne prophétie, une prophétie Salutaire » (au sens propre du terme) à portée universelle. Ce refus du roi Acaz est donc providentiel [3]. Avec Jésus-Christ, (que Marie va porter en son sein), la notion même de Salut ira infiniment plus loin que ne pouvaient l’imaginer le roi Acaz, ou le prophète Isaïe lui-même. Ce dernier ne peut mesurer la plénitude de ce qu’il dit. Il est d’une certaine façon, l’instrument / le vecteur d’une réalité plus grande que lui, qui le dépasse, le déborde de toutes parts, et qu’il ne maîtrise pas. Oui, Isaïe ne fait qu’entrevoir ce qu’il annonce et qu’ultérieurement (beaucoup plus tard) l’ange confirme ou dévoile à Marie. Cependant, la formule employée par le prophète (s’adressant à Acaz) laisse deviner déjà comme une « intériorité du Salut », pourrait-on dire, pénétrée d’une profondeur quelque peu étonnante, mystérieuse : « Demande pour toi un signe  ». Il ne dit pas en effet : « Demande pour l’ensemble de ton peuple un signe » ; comme si le salut n’était que politique ou social, national, voire tribal. Finalement quel message sommes-nous invités à entendre, à accueillir, à retenir à travers ces textes ? Le véritable signe qui nous est donné, à chacun d’entre nous / aujourd’hui, et qui nous dit qu’un Sauveur est « entré dans notre monde » (et surtout dans notre vie intime, profonde, notre monde intérieur), c’est justement, précisément, le dialogue tout simple et éminemment personnel de l’Ange de Dieu avec Marie. Car Dieu attend aussi de notre part « un signe » : écho ou reflet du Signe indicible qu’Il nous fait ; et qui réclame ou attend donc que nous lui exprimions notre acceptation ou consentement à ce qu’Il nous propose. Et là encore, c’est Marie qui nous fournit le modèle, qui nous montre la façon de s’y prendre. Et Que fait-elle ? Elle accueille tout au fond de son cœur cette Parole du Seigneur prononcée par l’Ange : elle dit « OUI », au point que désormais, elle ne puisse plus vivre que du Mystère de l’Incarnation ; de cette « Incarnation du Verbe de Dieu, qui produira à son terme l’Evénement de la Rédemption  : qui passe par la Croix (« il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie… ») et triomphe, et s’épanouit dans la Résurrection du Christ-Jésus. Avec le récit évangélique de l’Annonciation, nous avons un texte tout simple, qui contraste, il est vrai, avec la réflexion spirituellement très haute et très doctrinale de l’épître aux Hébreux. Et en effet, ce récit évangélique veut nous montrer un aspect particulier du visage de Dieu : sa familiarité étonnante avec l’homme, avec notre humanité : Dieu ne saurait être comparé à un grand théologien qui ne saurait rien faire d’autre que d’enseigner du haut de sa chaire (ce qui ne retire nullement l’importance de veiller à former « notre intelligence des réalités de la foi », bien sûr). Mais, au contraire, Dieu, dans cette scène évangélique nous apparaît comme un Ami très proche (confirmant effectivement qu’il est l’Emmanuel, « Dieu avec nous ») ; et dont on nous disait déjà, dans les premiers passages de la Bible, qu’Il venait « converser avec l’homme à la brise du soir » [4]. Oui, Dieu est venu converser, dialoguer avec l’humanité que Marie, ce jour-là (au jour de l’Annonciation), était seule à représenter. Et dans ce récit, l’attitude de Marie, simultanément proche de Dieu mais nous restant si ressemblante, peut nous donner de la « recevoir » et de la considérer comme représentante de notre humanité, ambassadrice, « déléguée » des filles et fils de la Terre auprès de notre Dieu (qui n’est qu’Amour et Miséricorde), et même notre avocate. Les textes de ce jour nous disent si « humainement » (avec des mots simples et accessibles) que « DIEU EST AVEC NOUS ». Aussi, méditons-les ; et puissent-ils constituer pour nous un signe suffisant pour croire, pour être « heureux de croire » [5] : pour croire comme Marie : « Heureuse celle qui a cru », lui disait sa cousine Élisabeth lorsque Marie s’en vint la « Visiter ». Comme Marie, aussi, dans le silence de notre cœur, « repassons » la grâce de l’événement de l’Incarnation et de la Rédemption. Et pour raviver cette action de grâce, renouons avec cette prière pédagogique de l’Angélus (belle pédagogie de « l’Eglise, notre Mère ») qui, trois fois par jour, vient nous redire que « le Verbe s’est fait chair », et « qu’Il a habité parmi nous ». Rendons grâce à Dieu pour le « OUI » de Marie et mettons-nous à son école afin de laisser se former progressivement en nous notre propre « oui » (stable, fidèle, généreux, définitif), et que nous puissions le formuler, à l’exemple de Marie, comme notre profession de foi. AMEN.

Fr. Gérard-Marie Scoma, ocd - (couvent d’Avon)

[1Contexte historique : nous sommes vers les années 740 avant J-C. L’affaiblissement des grandes puissances (Egyptiens, Hittites) a permis, durant près de deux siècles, une réelle autonomie des petits royaumes comme Juda, Israël et Aram. Mais la montée en puissance de l’Assyrie, recrée un déséquilibre. Israël (royaume du nord) et Aram, font alliance pour résister à cet empire, et menacent d’envahir Juda qui refuse de s’unir à eux pour lutter contre l’envahisseur ; d’où la crainte du roi Acaz…

[2« Heureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur ».

[3Refus providentiel d’Acaz : rien n’arrête Dieu qui « fait feu de tout bois », et « rebondit » face aux événements ou aux résistances des hommes contrariant ses desseins : « Le plan du Seigneur demeure pour toujours ; les projets de son cœur subsistent d’âge en âge » (psaume 32 / hébreu 33, 11).

[4(Après « la chute ») « Adam et Eve entendirent le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Dieu parmi les arbres du jardin » (Genèse 3, 8).

[5Ouvrage de Madeleine Delbrêl : « La joie de croire ».