Textes liturgiques (année A) : Ex 17, 3-7 ; Ps 94 (95) ; Rm 5,1-8 ; Jn 4, 5-42

« Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » C’est bien cette petite phrase qui a fait basculer une bonne partie de la ville de Sykar dans la foi en Jésus. Parole quelque peu étrange cependant. En effet, le dialogue entre Jésus et la femme anonyme ne rapporte que la mention des cinq maris évoquée par le Christ et non pas toute la biographie de cette samaritaine. Mais peut-être que pour cette femme, là est le « tout » de sa vie : son secret inavouable ; sa culpabilité honteuse qui la marginalisait dans cette ville. Voilà enfin un homme qui lui permet de dire sa vérité sans qu’elle soit en même temps condamnée. Après un dialogue serré avec ce Juif inconnu, la femme ose dire : « Je n’ai pas de mari. » Et elle entend cette réponse de Celui qui est la vérité : « là, tu dis vrai. » Voilà peut-être pour la 1re fois dans sa vie que cette femme entend un homme la respecter et attester de sa vérité.

Guercino, Le Christ et la Samaritaine

Et c’est ainsi que cette femme, à son tour, proclame la vérité aux habitants de Sykar. « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » Les habitants ont de quoi être intrigués. Voilà la femme méprisée qui venait puiser de l’eau à midi en plein soleil pour éviter d’être encore moquée par les autres ; la voilà qui proclame maintenant ce qu’elle cachait probablement, sa vie amoureuse tumultueuse. Le lieu de la honte est devenu un lieu de miséricorde et de gloire. Et les habitants d’aller voir Jésus à leur tour et de l’inviter eux aussi à demeurer chez eux, pour qu’il leur dise leur vérité.

Voilà une belle trajectoire évangélique : la femme suspectée et convoitée devient le témoin et le relais de l’évangile auprès de ses ennemis ; la pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. Au XVIe siècle, l’histoire se rejoue. Doña Teresa se sent extrêmement proche de cette femme : et ce n’est pas simplement parce qu’elle voit dans sa maison un tableau de la scène et qu’elle aime cette image de l’eau. C’est surtout parce qu’elle s’identifie à cette femme : il y a d’abord le secret de famille sur les origines juives du grand-père Sanchez, secret bien camouflé par un titre de noblesse mais qui fait jaser à Avila ; il y a aussi plus tard l’expérience de division intérieure de Thérèse, son être double qui n’arrive pas à quitter ses jeux de séduction. Soif de cette femme, désir d’une expérience fiable. Jusqu’au jour où elle-même, après un long chemin de transformation de son désir, accède à sa vérité intérieure : elle est libérée d’elle-même. Désormais, elle n’a plus honte et n’a plus rien à cacher. Au contraire, elle veut même écrire dans un livre ses péchés pour mieux faire éclater la miséricorde divine. Le lieu de sa honte est devenu le lieu du témoignage. Comme la samaritaine, Thérèse de Jésus devient témoin. La femme honteuse devient mère des spirituels.

L’histoire continue avec nous aujourd’hui : Dieu veut opérer en nos vies de pareilles transformations ; faire des lieux de nos hontes les traces de sa gloire. Pourquoi en douter ? L’Esprit Saint nous a été donné et l’amour de Dieu a ainsi été répandu dans nos cœurs. Nous avons tout ce qu’il faut pour espérer cette transformation. Laissons donc Jésus venir à nous comme un marcheur fatigué, comme un étranger nous demandant de lui donner de notre pauvre eau. Il mendie notre bonne volonté pour opérer en nous un miracle : faire la vérité dans nos vies ; y faire jaillir les flots de sa miséricorde. Des flots qui ne tariront plus car désormais la source sera en nous. Que la femme de Samarie et notre sainte mère Thérèse nous entraînent tous à la suite du bon Jésus. Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (couvent d’Avon)