Textes liturgiques (année A) : Is 5, 1-7 ; Ps 79 (80) ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43

La thématique de ce dimanche est bien plantée, la première lecture, le psaume, l’Évangile viennent nous enivrer avec la vigne, nous enivrer en fait pas vraiment, en fait c’est plutôt une méditation tragique.

Le livre d’Isaïe ne fait que nous rapporter une manière traditionnelle de traiter la vigne dans l’Ancien Testament car la vigne n’est pas simplement une culture de laquelle nous pourrons tirer le vin qui réjouit le cœur de l’homme, l’image de la vigne est l’occasion d’aborder le thème de la correction, du châtiment. On voit bien ici comment le Seigneur abandonne sa vigne, la laisse se faire piétiner et dévorer ensuite par les animaux. Derrière ce soi-disant abandon qui pourrait nous faire croire que Dieu châtie, il y a en fait un espace que Dieu laisse afin que l’homme revienne à lui, Dieu par ce sentiment d’abandon, de silence, de dénuement tel que le livre de Job nous l’a fait entendre au cours de cette semaine, Dieu offre à l’homme la possibilité de revenir à lui, de convertir son cœur afin d’être tout à lui. Car l’abandon n’est pas réel, Dieu n’abandonne pas son peuple, ce peuple avec qui il a noué une alliance, une alliance rappelons-le qui est éternelle.

L’Évangile de ce jour est aussi bien particulier et me semble pouvoir prêter à confusion. En effet, une lecture trop rapide, superficielle, voire littérale, pourrait nous faire tomber dans l’un des pires travers de l’histoire de l’Église que l’on appelle la théologie de la substitution. Substitution au sens où l’Église vient prendre la place d’Israël puisque ce dernier ne s’est pas converti et, par ce fait, on n’a plus rien à attendre de lui. On sait combien cette manière de voir aura des conséquences néfastes au cours des siècles jusqu’au paroxysme du siècle dernier avec la disparition orchestrée de tout le peuple juif. Comment a-t-on pu laisser s’étouffer les derniers versets du livre d’Isaïe : « La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. » ? Alors qu’aujourd’hui règne non pas une nouvelle théologie mais une nouvelle théorie qui n’est pas comparable par certains aspects et qui, en même temps, s’enracine dans un même terreau, il s’agit de la théorie du grand remplacement. Pour ceux qui n’en ont pas entendu parler, bienheureux sont-ils, c’est une théorie complotiste comme il en existe beaucoup aujourd’hui, une théorie qui tend à nous faire croire qu’il existe un processus planifié de substitution de la population française de racine européenne et chrétienne par une population non-européenne et musulmane.

Je ne fais pas un lien direct entre la théologie de la substitution et la théorie du grand remplacement mais je viens nous interroger sur notre capacité à accueillir l’autre comme un frère, mon frère. Aujourd’hui, jour de la saint François d’Assise, sort la troisième encyclique de notre pape François : Fratelli Tutti, Tous frères. Dans notre monde en proie à la violence, hier comme aujourd’hui, l’Evangile de ce dimanche en témoigne quand on regarde la manière dont sont accueillis les serviteurs puis l’héritier, que de sang versé puisque le maitre finira ensuite par se venger, le pape vient nous rappeler la dimension évangélique primordiale de la fraternité. On voit comment dans la Bible ce thème la parcourt par les différentes fratries qui vont être mises en avant avec des relations pas toujours apaisées, le premier modèle présenté est celui de Caïn et d’Abel, il y a plus loin Joseph et ses frères et tant d’autres.

La phrase de Caïn n’a pas fini de retentir à nos oreilles : « Suis-je le gardien de mon frère ? » La réponse du Christ sera sans équivoque possible : c’est la parabole du bon samaritain qui vient solutionner le questionnement du docteur de la loi sur qui est mon prochain. Oui, les textes de ce dimanche nous dérangent, viennent interroger notre capacité à vivre en frères, que signifie le pas que nous ferons lorsque irons communier, ne serons-nous pas tous ici en communion, c’est-à-dire unis les uns aux autres et pas seulement tous ceux qui se trouvent dans cette chapelle mais tous ceux qui se seront réunis pour célébrer la Résurrection du Seigneur ?

En ces fêtes thérésiennes, je voudrais laisser la parole à celle que nous fêtons, la petite Thérèse, elle n’a pas parlé de substitution ou de remplacement mais elle a, elle aussi, médité sur la vigne notamment dans sa poésie 5 du 1er juin 1894 : « Mon Chant d’aujourd’hui ». Je vous cite les strophes 9 et 10 :

« Daigne m’unir à toi, Vigne Sainte et sacrée (Jn 15,5)
_ Et mon faible rameau te donnera son fruit
_ Et je pourrai t’offrir une grappe dorée
_ Seigneur, dès aujourd’hui.
_ Cette grappe d’amour, dont les grains sont des âmes
_ Je n’ai pour la former que ce jour qui s’enfuit
_ Ah ! donne-moi, Jésus, d’un Apôtre les flammes
_ Rien que pour aujourd’hui. »

Thérèse vient nous enseigner que le Cep c’est bien sûr Jésus et qu’il compte sur les rameaux (nous-mêmes) pour porter du fruit, ces fruits ce sont les âmes pour lesquelles Thérèse n’a eu de cesse de prier. Alors oui, laissons-nous porter par Thérèse pour vivre en frères et porter du fruit, une prière pour tous les hommes de ce monde. Amen.

Fr. Christophe-Marie, Provincial ocd - (couvent d’Avon)